37

L’escalier desservait un long couloir étroit courant jusqu’à l’avant du bâtiment. La première porte donnant sur ce couloir était ouverte, et les pleurs du bébé s’étaient nettement intensifiés. Une voix féminine exaspérée s’éleva soudain. Pike avait beau ne pas comprendre la langue dans laquelle elle s’exprimait, son irritation était palpable, comme si on lui avait confié une tâche dont elle ne voulait pas. Il entendit aussi des voix d’homme au fond du couloir.

Pike inspira puis entra sans bruit dans la première pièce, si discrètement que la femme ne s’en rendit pas compte.

La blonde de tout à l’heure secouait un bébé aux cheveux roux clairsemés, cherchant à lui imposer le silence. Elle faisait face à la fenêtre et tentait en vain d’attirer son attention sur quelque chose dehors. Un berceau en osier était installé contre le mur, à côté d’une petite table recouverte d’une couverture bleu ciel et d’un vieux bureau en bois. Des couches jetables et des petits pots s’entassaient sur le bureau, ainsi que des lingettes, du coton et un certain nombre d’autres accessoires.

Pike émit un léger sifflement pour attirer l’attention de la blonde. Dès qu’elle se retourna, il leva le canon de son arme en travers de ses lèvres et murmura :

— Chut.

La blonde se figea net, comme si elle avait soudain cessé de respirer, et son visage pâle vira par endroits au bleuté.

— C’est l’enfant de qui ? demanda Pike à voix basse.

— De Milos Jakovic. S’il vous plaît, ne me tuez pas. Je ne lui ai pas fait de mal. Je m’occupe de lui.

Elle croyait qu’il travaillait pour Jakovic et qu’il était venu tuer l’enfant.

— Taisez-vous. Ne bougez pas.

Le bébé tourna la tête vers Pike, et son front couleur de neige se froissa comme un mouchoir usagé. Ses cheveux roux étaient fins et rares, et ses yeux bleus un peu trop grands.

Pike contourna la blonde pour jeter un coup d’œil par la fenêtre. Quatre mètres environ les séparaient du sol. L’impact équivaudrait à celui d’un atterrissage en parachute brutal, mais Pike était capable d’effectuer ce saut avec le petit dans les bras. Il était capable d’amortir le choc et de repasser ensuite par-dessus le mur mitoyen.

Il rengaina son Python. Il s’apprêtait à ouvrir la fenêtre lorsqu’un piétinement se rapprocha dans le couloir. L’homme qui avait tiré le gorille de son transat apparut sur le seuil et le vit.

Il poussa un cri ; il était encore en train de sortir un pistolet quand Pike lui écrasa le larynx et lui brisa les cervicales.

La blonde appelait au secours par la fenêtre et le bébé se mit à hurler lui aussi, écarlate. Pike la ramena en arrière en lui tirant les cheveux, mais il n’eut pas besoin de lui arracher le petit : elle le lui fourra dans les bras et s’enfuit en trébuchant vers le couloir. Pike retourna à la fenêtre avec le bébé ; dehors, trois hommes couraient déjà vers eux, l’un d’eux montrant la fenêtre du doigt.

Pike recula, écouta. Il entendit des pas, des voix, une porte claquer, mais rien dans l’escalier. Ils devaient être en train de parler à la blonde. Ils allaient passer quelques instants à tenter de découvrir qui il était, s’il était seul, puis ils viendraient. Quelques-uns resteraient dehors pour surveiller la fenêtre pendant que d’autres monteraient par l’escalier situé à l’avant du bâtiment, et d’autres encore par celui de l’atelier. Ensuite, ils attaqueraient.

Le bébé hurlait, lançant de grands coups de pied, serrant ses petits poings pour se battre. Des larmes débordaient de ses paupières serrées.

Pike le souleva pour qu’ils soient face à face.

— Petit gars.

Les hurlements cessèrent et les yeux bleus s’entrouvrirent, furieux.

La séquence de combat rapproché promettait d’être acharnée et bruyante ; Pike songea qu’il devait protéger les tympans du bébé. Il repéra le coton sur le bureau, en fit deux petites boules et lui en introduisit une dans chaque oreille. L’enfant résista comme un diable et se remit à hurler encore plus fort qu’avant.

— Ça va faire du bruit, petit gars. Accroche-toi.

Pike entendit du mouvement à l’avant du bâtiment et comprit que le combat était imminent. Ils avaient l’intention de le tuer : il n’était donc pas question de rester là avec le petit. Pike prit une couverture sur le berceau, enveloppa le bébé dedans et ouvrit un des tiroirs du bureau. Après l’avoir vidé de ses vieux dossiers, il déposa le petit à l’intérieur. Celui-ci cessa illico de pleurer.

— Ça te va ?

Le bébé cligna des yeux.

— Bien.

Pike referma le tiroir et courut à la porte. Il devait maintenant y avoir des tireurs dans les deux cages d’escalier, prêts à lancer leur offensive. Ils avaient dû entendre la blonde et mettre au point un plan quelconque, persuadés d’avoir pris Pike au piège. Ils se trompaient. Ce fut lui qui attaqua.

Pike se jeta sur la porte de la cage d’escalier la plus proche et l’arracha à ses gonds comme une charge explosive. Les deux hommes postés à mi-étage, totalement pris au dépourvu, ne réagirent pas assez vite. Pike les abattit coup sur coup d’une balle dans leur centre de gravité et entendit des cris monter de l’atelier.

Pike ne descendit pas, car c’était ce à quoi s’attendaient ceux du rez-de-chaussée. Ils devaient avoir leurs armes braquées sur la porte du bas de la cage d’escalier, pensant que Pike allait tenter une sortie en force. Les hommes postés dans l’autre escalier allaient probablement s’avancer, sûrs de pouvoir le piéger.

Mauvais calcul. Pike était déjà reparti.

Il n’eut pas besoin de réfléchir à tout cela, c’était déjà fait. Il savait comment les choses se passeraient avant d’installer le bébé dans le tiroir. Il jouait avec dix coups d’avance.

Blam, blam, deux de moins, et Pike remonta quatre à quatre. Il était prêt, tapi sur le seuil, quand la porte s’ouvrit à l’autre bout du couloir sur deux gorilles en train de charger. Pike abattit le premier et l’autre se replia illico, refermant la porte d’un coup de pied et laissant geindre son camarade. Pike expédia trois balles dans la porte pour le dissuader de la rouvrir, déverrouilla le barillet de son Python et engagea une chargette rapide. Il ne prit pas le temps de souffler et ne vérifia pas non plus l’état de l’homme à terre. Il traversa la chambre du bébé plié en deux et sauta par la fenêtre. Les trois hommes aperçus tout à l’heure n’étaient plus dehors, attirés à l’intérieur par les coups de feu et les cris.

Pike atterrit sur le sable et se mit à courir : toujours être en mouvement, le mouvement était tout. Les hommes à l’intérieur devaient être déboussolés. Ils ne savaient ni où il se trouvait, ni même à combien de personnes ils avaient affaire, et Pike allait leur remettre un coup de pression.

Il entra à nouveau dans l’atelier mécanique ; quatre individus étaient agglutinés au pied de l’escalier, les yeux et les armes braqués sur la porte. Pike descendit le plus proche d’une balle dans le dos, courut se mettre à couvert derrière un établi, et en descendit un deuxième. Les deux autres ressortirent ventre à terre, en expédiant à l’aveuglette une grêle de balles dans les murs et le plafond. Pike entendit leurs cris s’éloigner, suivis du mugissement d’une voiture en marche arrière.

Un petit couloir reliait l’atelier à l’avant du bâtiment. Pike l’emprunta tandis que s’élevaient d’autres bruits de moteur ; il déboucha dans une pièce encombrée d’étagères métalliques, dont la porte donnant sur l’extérieur était ouverte. Il s’accorda une première pause ; ayant constaté que le silence régnait, il s’avança vers la porte. Le parking était vide. Darko et sa clique avaient pris la poudre d’escampette.

Pike trouva le deuxième escalier et remonta prestement à l’étage. Il enjamba le cadavre affalé en haut des marches et se rapprocha des hurlements. Il emprunta le couloir avec circonspection, en s’arrêtant sur chaque seuil pour jeter un coup d’œil à l’intérieur des pièces. Revenu là où tout avait commencé, il rengaina son revolver et ouvrit le tiroir.

Le bébé semblait fou de rage. Ses poings battaient l’air, ses jambes minuscules lançaient des ruades sauvages, et sa frimousse écarlate ruisselait de larmes.

— Ça va ?

Il le souleva et le blottit contre son torse. Il lui déboucha les oreilles. Pleurs et cris cessèrent. Le bébé se laissa aller contre lui. Pike lui caressa le dos.

— Ça va aller, petit gars. Je suis là.

Pike revint à l’avant du bâtiment, descendit l’escalier, et entra dans la pièce aux étagères. Quelqu’un avait certainement alerté la police, qui n’allait pas tarder à débarquer.

Il n’était plus qu’à un mètre cinquante de la porte extérieure lorsque Rina Markovic surgit de l’atelier. Elle tenait à la main son petit pistolet noir, mais ce furent ses yeux qui la trahirent, et Pike comprit instantanément qu’il avait face à lui une tueuse travaillant pour Jakovic. Des yeux froids et inexpressifs, comme ceux d’un poisson sur un lit de glace.

— Vous l’avez retrouvé, dit-elle. Bravo. C’est bien Petar. Il a Petar, Yanni !

Dans un crissement de gravier, Yanni entra par l’autre porte en marmonnant quelque chose en serbe. Armé d’un pistolet qui trouva Pike aussi vite que si la bouche de son canon était un œil.

Pike comprit que sa seule chance était d’agir tout de suite, dans la seconde à venir, avant qu’ils aient eu le temps de l’exécuter. Il se mit aussitôt en mouvement.

Il tendit la main vers le Python tout en pivotant sur sa gauche pour protéger le bébé de son corps. Il s’attendait à prendre au moins deux balles dans le dos avant de pouvoir riposter ; soit son gilet le sauverait, soit non. Si ces deux premières balles ne l’envoyaient pas au tapis, il se sentait capable de les battre, même blessé.

Pike n’entendit pas la détonation, mais l’impact de la balle de Yanni dans son dos le fit tituber comme un crochet balancé par un poids lourd. Pike réussit tout de même à dégainer son arme ; pendant qu’il se retournait, Jon Stone apparut sur le seuil. Jon flanqua un coup de M4 sur la tête de Yanni, qui s’effondra pendant que Cole se ruait sur Rina par-derrière, lui arrachait son pistolet et la plaquait au sol. Lui aussi avait l’arme au poing et le regard halluciné.

— Tu vas bien ? demanda-t-il.

Pike baissa les yeux vers le petit, qui hurlait à s’en retourner les boyaux.

Petar était en pleine forme.

— On va bien.

— Foutons le camp d’ici, suggéra Stone.

Règle N°1
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